Athènes, une ville légendaire, contée dans nombre de récits et de faits historiques, a longtemps été réputée avoir inventé la démocratie. Or, grâce aux avancées historiques et archéologiques, nous savons aujourd’hui que des formes de gouvernance partagée sont apparues, indépendamment, dans des sociétés très éloignées d’Athènes dans le temps comme dans l’espace. Parmi les premières attestations littéraires conservées, certaines apparaissent dans l’œuvre d’Hérodote, originaire d’Halicarnasse.

La démocratie à Athènes : l’origine du mot
Le mot grec dêmokratia (δημοκρατία) est formé de dêmos (le peuple, le corps des citoyens) et de kratos (pouvoir, domination). Il ne peut être attribué à un inventeur individuel connu : il s’inscrit dans l’élaboration progressive du vocabulaire politique grec au Ve siècle av. J.-C.
La démocratie athénienne reposait sur la participation directe des citoyens (un corps civique restreint) aux décisions de la cité. Toutefois, la participation politique était réservée aux citoyens athéniens de sexe masculin. Les femmes, les métèques (des résidents étrangers) et les esclaves en étaient exclus. À partir de la loi de citoyenneté adoptée en 451/450 av. J.-C., l’accès à la citoyenneté fut en principe réservé aux enfants nés d’un père citoyen et d’une mère issue d’une famille citoyenne athénienne.
Une expression apparentée apparaît chez Eschyle, dans Les Suppliantes (généralement datées entre 466 av. J.-C. et 463 av. J.-C.), avec la formule dêmou kratousa cheir « la main souveraine du peuple », où les deux éléments du composé sont associés sans que le substantif dêmokratia lui-même soit attesté.
La démocratie à Athènes : Hérodote, les premières attestations

Le débat constitutionnel perse des Histoires d’Hérodote (III.80-82) est souvent cité à propos de la démocratie, mais Otanès n’y emploie pas le mot dêmokratia : il défend le gouvernement du plus grand nombre en invoquant l’isonomiê (l’égalité devant la loi) et le pouvoir du plêthos (la multitude).
Le vocabulaire de la dêmokratia n’apparaît que plus loin dans l’œuvre, d’abord sous forme verbale : en IV.137, Histiée de Milet affirme que, la puissance de Darius détruite, chaque cité préférerait être gouvernée en dêmokratia (dêmokrateesthai) plutôt que par un tyran. En VI.43, le narrateur emploie à la fois le verbe, pour résumer l’avis qu’Otanès avait défendu devant les Perses, et le substantif pluriel, pour les régimes que Mardonios établit dans les cités d’Ionie en déposant les tyrans.
Du côté de l’épigraphie (les inscriptions sur pierre), le débat reste vif : la tentative de restituer le mot dêmokratia sur un décret relatif à Colophon (IG I³ 37, v. 447/446 av. J.-C.) fait l’objet de réserves chez plusieurs historiens, rappelant que les attestations incontestables sur marbre n’apparaissent avec certitude que plus tard dans la seconde moitié du Ve siècle.
Je pense donc plus exact de dire que dêmokratia est un terme politique grec élaboré au Ve siècle av. J.-C., fortement lié à l’expérience athénienne dans la tradition historique moderne, mais attesté également dans d’autres cités grecques, notamment en Ionie, sans pouvoir lui être exclusivement réduit.
Les premières attestations conservées et les usages initiaux ne permettent ni d’identifier un inventeur unique du mot ni d’affirmer qu’il aurait été créé soudainement par une seule réforme. La chronologie reste toutefois délicate. Les réformes de Clisthène, généralement datées de 508/507 av. J.-C., précèdent les réformes d’Éphialte, datées de 462/461 av. J.-C., mais les premières attestations conservées du mot ne permettent pas toujours de déterminer avec certitude s’il a été forgé avant, pendant ou après chacune de ces étapes.
Je reste donc prudent et je parlerais plutôt d’une formation et d’une diffusion progressives du terme au cours du Ve siècle av. J.-C., dans plusieurs contextes politiques grecs.
Athènes
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Sources
- Hérodote, Histoires, III.80-82, IV.137, VI.43, VI.131 — texte grec et traduction disponibles via la bibliothèque numérique Perseus (Tufts University).
- Mogens Herman Hansen, « The origin of the term demokratia », Liverpool Classical Monthly 11 (1986), p. 35-36 — l’article qui établit et discute l’attestation épigraphique IG I³ 37.48.
- Victor Ehrenberg, « Origins of Democracy », Historia 1 (1950), p. 515-548 — l’article fondateur de ce débat philologique.
- Kurt A. Raaflaub, « The Breakthrough of Dēmokratia in Mid-Fifth-Century Athens », dans Raaflaub, Ober & Wallace, Origins of Democracy in Ancient Greece, University of California Press, 2007, p. 105-154.
- Daniela Cammack, « The Dēmos in Dēmokratia », The Classical Quarterly 69.1 (2019), p. 42-61 — synthétise précisément ces attestations et cite Hansen (1986) et Ehrenberg (1950) en note 20.



